29 mars 2010

Une belle critique de Véronique Lemoine

A propos des paysages abstraits

"Jaune, rouge, vert, bleu, gris, noir : paysages.

Un bouquet de couleurs dont les origines cachées s'écartent du végétal et gomment toute trace de l'irrégulier pour ne garder que l'Idée.

Les premiers tableaux de cette longue série vacillent entre étonnants magmas, images rêvées (Rouge est mon sommeil, 42 ans après), fracture minérale (Nu dans la crevasse) et chemins escarpés (Abstraction paysage 1, 2 et 4). Vous voilà entrés dans une variation qui autorise une méditation horizontale, celle de la série, qui construit, complète, densifie le sujet.

Mais très vite, un horizon s'impose et dans les Abstrait gris colorés ou rouges par exemple, le paysage se construit en grands ciels, larges mers ou vastes terres moirés qui semblent se parler et qui nous font rêver de Beauté absolue. Issu du feu personnel de son créateur, de sa fantasmagorie, l'horizon jaillit d'un manteau d'écarlate, d'un noir qui s'irise, d'une étendue verte aux reflets de liqueur ou d'une mousseline jetée sur des lacs de gris. Est-ce qu'il nous conduit à des voluptés promises ? Abstraction paysage 16 en est une invitation : l'œil méditatif peut surprendre une femme aux jambes infinies, allongée aux confins du firmament. L'énergie de ce corps endormi ondule sur la surface du tableau pour lui donner l'aspect d'une peau veloutée et frémissante. Même fête des sens dans la série des Abstraits rouges : Franck Gervaise tire avec sa couleur le ciel sulfureux vers la terre ou la mer. L'horizon résiste : elle apparait, léger interstice, comme une bouche somptueuse qui offre mille promesses.

Mais l'ivresse des sens n'exclut pas la souffrance. Regardez de plus près l'application de la peinture ou du pastel : sous l'impression de la surface lisse, vous apercevez des ramages, des effets nuageux, comme les marques du souffle de l'effort, d'une volonté tendue vers l'Absolu. La patience du peintre/lutteur affranchie finalement les limites de la matière et de son corps pour accéder à cet autre monde.

La ligne de l'horizon compose une œuvre verticale certaine. Ce n'est plus le paysage qu'il faut voir mais ce qui se laisse entrevoir : l'azur, l'espoir d'une élévation vers l'Idéal. Plus aucun chemin tracé n'y mène, ou juste estompé, pour guider les égarés ou les paresseux de la méditation. Inutile aussi de courir vers cet horizon ; il est là, attire l'œil de son simple tracé. Il invite l'âme contemplative à se jeter dans des zones inconnues, irréelles mais non moins convoitées, du domaine de l'extase, de la promesse de la rencontre de l'indicible et du mystère, de l'au-delà de la vie rêvée."


Véronique Lemoine, le 29 mars 2010